Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami

Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami.

C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr n’est pas capable de bien aimer ; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se venger de ses ennemis ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis. — L’auteur des Loisirs d’un ministre d’État (le marquis de Paulmy) désapprouve très-fort ce proverbe, qui mesure les degrés de l’amitié sur les degrés de la haine : Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les passions peuvent nous entraîner, et les suites d’une liaison sage et réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle devenait une passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour, qui fait faire autant de fautes que la haine et  la vengeance. Dieu nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! cependant il faut bien aimer jusqu’à un certain point. Le cœur de l’homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand il ne l’aveugle point ; mais la haine et le désir de la vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter ; on est heureux de ne point haïr; mais, en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans les affaires qui les intéressent? Eh ! faut-il donc être cruel pour les uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être serviable?Non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, non-seulement en force mais en intention, quoique je sois ami très-zélé et très-essentiel, »

Les observations qu’on vient do lire montrent fort bien que le proverbe n’est pas bon à pratiquer et ne s’accorde pas avec la morale qui prescrit de ne haïr personne; mais elles ne prouvent pas précisément qu’il soit contraire à la vérité, chose essentielle qu’elles n’auraient pas dû omettre. Nous avons donc à donner cette preuve, ; et, pour cela, il ne sera pas besoin d’une longue dissertation ; il suffira de citer cette judicieuse pensée de Sénac de Meilhan : On dit que ceux qui savent bien hair savent bien aimer, comme si ces deux sentiments avaient le même principe. L’affection part du cœur et la haine de l’amour-propre ou de l’intérêt blessé. »

La conséquence rigoureuse que tout esprit logique doit tirer de là, c’est, contrairement au proverbe, que la haine qu’on a contre une personne ne produit pas nécessairement l’affection pour une autre.

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